C'est l'histoire d'une omelette au jambon un peu neurasthénique qui mène une vie des plus insipides, une vie de fonctionnaire que rien ne vient ni agrémenter, ni perturber, si ce n'est qu'elle est atteinte de sérieuses diarrhées chroniques. Sa vie, pour ainsi dire, se cristallise autour de ces moments frénétiques de décomposition avancée. Mais un jour, lors d'une crise plus sévère qu'à l'ordinaire sa réputation auprès de ses congénères et collègues de travail va être laminée (elle s'était endormie la bouche ouverte un jour de grand vent, ce qui l'avait ballonnée plus que de raison et le tout est parti en vrille au cours d'une assemblée générale du personnel qui s'apprêtait encore une fois à voter une prime aux dirigeants), ce qui l'oblige à démissionner toute honte bue.
Sa forme générale, c'est-à-dire sa forme physique presque parfaitement circulaire, qui la destinait à une carrière de rond de cuir, ne lui sert plus à grand chose, car on ne démissionne pas impunément de la fonction publique. La vie bien rangée qu'elle menait jusque-là se délite peu à peu, elle ne parvient pas à retrouver un travail, elle ne se rase plus, se lave un jour sur deux et tout à l'avenant. Très vite ses moyens de subsistance s'épuisent, car ayant quitté son emploi d'elle-même, elle n'a pas droit aux indemnités de chômage, et elle va finir par avoir recours à des expédients. Un jour d'errance dans un bouge d'une banlieue sordide elle s'acoquine avec des trafiquants de cachou faisandé. Ainsi poussée par la nécessité plutôt que par l'appât du gain, sa vie bascule dans l'illégalité.
Devenue passeur de cachou, l'omelette au jambon a maintenant un quotidien légèrement plus mouvementé, bien qu'elle continue à se débattre avec la misère qui ne veut toujours pas dire son dernier mot. Le juteux trafic attise néanmoins les convoitises ainsi que les coups fourrés, et un beau jour la bande de malfrats est décimée par une descente de police à laquelle l'omelette au jambon a miraculeusement échappé. En effet, ce jour-là, elle n'avait pu se rendre au rendez-vous fixé parce que le quartier où elle logeait avait été bouclé et mis en quarantaine par mesure de sécurité à la suite d'un rumeur sur une prétendue épidémie de tarentules venimeuses.
Son histoire prend alors un tour dramatique. Elle est recherchée par la police, laquelle ne se doute pas que l'omelette au jambon est déjà retenue dans ses filets et de surcroît soupçonnée de trahison par ses anciens complices qui se jurent de lui réserver un sort. En réalité, c'est une araignée au plafond du hangar désaffecté dans lequel les délinquants se réunissaient pour préparer leurs coups qui avait surpris la conversation et avait craché le morceau à la force publique en échange de quelques sacs de croûtons de pain que d'ailleurs personne n'aurait eu la décence de réclamer.
L'omelette au jambon sentant sa vie en danger cherche à fuir la capitale au plus vite. Elle se souvient qu'un jour elle avait était emballée dans un papier journal où figurait l'extrait d'un roman d'un auteur célèbre. Elle l'avait lu jusqu'au bout n'ayant rien d'autre à faire de plus urgent ce jour-là qu'attendre patiemment que quelqu'un la déballât mais en vain. Elle s'enfuira par les égouts, c'est décidé. Elle se laisse tomber dans un caniveau, puis emporter dans les boyaux peu ragoûtants de la ville qui suinte à mort sous le pavé. Son périple sera long, mais elle fait des rencontres qu'elle n'aurait jamais imaginées, notamment avec les rats particulièrement velus et énormes, car la nourriture ne manque pas pour ces nettoyeurs intestinaux infatigables. Elle apprend avec eux comment survivre dans un environnement hostile, c'est-à-dire qu'elle apprend surtout les ruses pour déjouer leurs attaques de leurs dents acérées, mais elle découvre aussi leur façon de vivre en communauté. Leur organisation lui évoque sa vie d'avant lorsqu'elle n'était que simple fonctionnaire à huiler les rouages de la société. Que de chemin a-t-elle parcouru depuis !
À la longue, elle finit par rejoindre la dernière sortie au sud de la capitale. Elle ne sait plus depuis combien de temps elle fuit, des semaines, des mois, des années comment le savoir ? D'ailleurs le temps n'a plus vraiment d'importance tant il fait toujours nuit dans ce dédale qui semble infini. Dans le monde extérieur, il est 5h du matin lorsqu'elle remet le nez dehors, le contraste ne l'aveuglera pas au moins. Elle se retrouve à Rungis et devant tant de camions parqués et prêts à vrombrir, elle croit un instant que le pays est en guerre. Oh, pas longtemps parce qu'elle est soudainement aplatie par la grosse roue d'un 30 tonnes qui s'en retourne sur La Rochelle pour charger le prochain arrivage de poissons. Avant de s'évanouir, elle a juste le temps de voir qu'une moutarde avait subi le même sort à deux roues de camion de là. Agglutinée à la roue du pachydermique véhicule, elle sera ballotée dans une ronde dantesque jusqu'à bon port. Elle s'affalera semi-comateuse comme une crêpe expurgée de toute béchamel pour ne se réveiller que de nombreuses heures plus tard intriguée par le bruit et les cris qui résonnent comme depuis le fond d'une caverne.
Pendant quelque temps, elle vivra cachée dans la halle près des docks à épier le manège quotidien des mariniers, dissimulée derrière des cageots où l'on entrepose les huîtres impropres à la consommation. Ne sortant que la nuit, drapée dans un bout de sac en plastic noir qui lui sert de houppelande, elle sillonne les vieilles rues de La Rochelle, se faufilant sous les arcades dépeuplées une lanterne de fortune à la main. La ville prend les allures d'une vieille cité moyenâgeuse protégée des hordes barbares par la barrière infranchissable de la mer se perdant à l'horizon au-delà des tours qui protègent l'entrée du vieux port. C'est en crevant les sacs poubelles déposés chaque jour le long des ruelles piétonnières qu'elle trouve sa maigre pitance quotidienne, mais pas seulement, car elle récupère aussi des babioles futiles et autres objets désuets dont les citadins, dans leur hâte de renouveau, se débarrassent sans y prêter attention, comme ces boîtes d'allumettes vides dont elle se sert pour en faire des rangements, une vieille manie qu'elle a dû hériter de ses longues années de fonctionnariat, car elle affectionne particulièrement les vieux journaux qu'elle prend la peine de classer non sans les avoir lus auparavant en journée quand le va et vient des dockers l'empêchait de trouver le sommeil. Elle y apprend maintes choses sur la ville, son histoire, et sa vie quotidienne. Elle y déniche des anecdotes sur les occupations secrètes de certains habitants et de cette multitude de confréries qui se réunissent à la nuit tombée pour réinventer un monde qui depuis la nuit des temps reste imperturbablement en dehors de la société. Elle comprend que les hommes ont toujours eu ce besoin insatiable de projeter dans l'avenir des liens nouveaux se voulant immarcessibles qui les uniraient à jamais en cherchant à défaire ceux qui les entravent au présent. En réalité, c'est cet incontournable besoin d'absolu qui prend ici encore des chemins détournés là où la religion ayant pignon sur rue a échoué. Toute société a sa part maudite, comme chacun sait.
C'est alors que l'idée finit par germer dans sa petite tête faite d'un mélange savant mais légèrement fouetté de blancs et de jaunes d'oeufs, pourquoi ne pas se lancer dans le spectacle grand public en attirant les foules toujours prêtes à exprimer leur compassion du moment qu'elle est dûment autorisée. C'est à n'en pas douter là encore un des fondements de l'humanité, ce besoin atavique d'amour que tout un chacun est singulièrement disposé à reconnaître dans l'autre, y compris l'étrange étranger, comme pour légitimer le sien propre. L'omelette au jambon veut bien être aimée certes, mais pas jusqu'à être dégustée tout de même. La voilà donc décidée à sortir de son ascèse solitaire et renouer avec l'altérité. Les années qui ont passé, pense-t-elle, ont probablement effacé toute trace de son souvenir dans les mémoires de tous ceux qu'elle a côtoyés autrefois. Cela fait sans doute belle lurette qu'il n'y a plus de danger. Avec divers objets de récupération, elle envisage de se fabriquer un petit chapiteau pour commencer le dressage des huîtres létales dont personne de toute façon ne voudrait. Ses efforts hélas restent stériles, et elle en vient à comprendre pourquoi on dit souvent de quelqu'un d'une sottise consternante qu'il a le QI d'une huître. Elle ne parvient même pas à leur faire lâcher une perle, c'est vraisemblablement pourquoi il n'est venu à l'idée de quiconque jusqu'à ce jour d'en faire des savantes. C'est ainsi qu'elle découvre que les dictons populaires ont parfois une assise éprouvée dans la réalité.
Ses crises de neurasthénie et de diarrhées confondues qui avaient depuis très longtemps disparu reprennent du service sans crier gare. Sur le point d'abandonner toute velléité de s'en sortir par une plus ou moins grande porte, un beau soir à l'ombre d'une poubelle, elle surprend la conversation de deux marins en goguette qui papotent dans un langage pour le moins codé dont seuls quelques rares initiés auraient pu tirer information utile. Néanmoins, elle en saisit de minuscules bribes, juste de quoi lui ouvrir de nouvelles perspectives ou à la rigueur de vagues bases pour élaborer un plan salutaire à une renaissance inespérée. Il y est question d'un bateau, le Conchycole, appareillant très bientôt pour les Amériques lointaines transportant une cargaison de haricots rwandais, longs et torsadés, à l'intention de vieux Boliviens en rut que leur gouvernement n'arrive pas à calmer malgré les hordes de prostituées larguées par avion dans la jungle sauvage.
Les préparatifs du départ ne sont pas bien longs, car c'est bien simple, elle ne peut rien emporter avec elle qui l'handicaperait. La nuit suivante à peine tombée, elle se met en route en direction du port marchand de La Pallice. Arrivée là un peu avant l'aube, elle ne tarde pas à repérer le Conchycole qui par bonheur a toujours sa passerelle arrimée sur le quai. Elle se glisse furtivement dans une écoutille et erre dans les coursives à la recherche d'un passage vers la cale salvatrice pour s'y terrer, histoire de faire le mort ou de juguler ce sentiment qu'un observateur omniscient connaissant ses intentions n'avait cessé de garder un oeil inquisiteur sur elle. La chaleur et le ronronnement permanent des machines ajoutés au doux clapotis qui berce le navire la plongent dans un sommeil récupérateur après tant d'émotions. Ce n'est pas tant la peur qui l'avait bouleversée, elle en avait vu bien d'autres, que l'idée que son rêve allait devenir inévitablement une réalité. Elle sombre dans les bras de Morphée traversée par les images de fesses rebondis de matelots gigotant sous la lune et de petits bras musclés halant de gros cordages tressés très serré.
Le tangage la réveille après un temps indéterminé. Il lui semble que le navire sombre par moments dans l'abîme faisant dérober le sol sous ses pieds, puis se met a grimper une pente aussi rude qu'un artichaut têtu comme un Breton en poussant ses moteurs à la limite de la rupture. Pas de doute, le bateau avait quitté le port depuis un bon moment déjà et voilà notre omelette au jambon en haute mer pour la première fois de sa vie. Elle a peine à mettre un nom sur le mal de mer dont elle souffre à force de glisser sur son ventre baveux avachi sur un plancher incertain mais désespérément lisse et glissant comme une saucisse de Strasbourg voulant s'évader d'un sandwich pour suivre les quelques frites qui se sont déjà fait la malle aidées par la grasse mayonnaise. Le frottis du métal sur sa panse lui donne de pénibles hauts-le-coeur. Toujours aussi rusée, l'omelette au jambon trouve la parade en s'arc-boutant de manière à utiliser son abdomen comme une espèce de ventouse que n'aurait pas renié le poulpe nonchalant ayant besoin d'avoir au moins deux bras libres pour continuer son tricot aux innombrables manches.
La cale était sombre et peu visitée par les matelots, d'ailleurs l'encombrement des caisses leur laissait peu de champ libre pour s'y déplacer, eux qui aimaient les grands espaces et avaient repoussé de leur vie le confinement confortable des citadins entassés. De toute façon, le grincement de l'escalier métallique donnait l'alerte très tôt annonçant la visite inopinée et cela laissait le temps de trouver une cachette facile dans ce fatras qui malgré tout recelait un agencement semi-intelligent et insoupçonné. Dès que le cliquetis des rivets résonnait sur les parois se mêlant à celui des machines qui vrillaient les oreilles, tout le petit monde interlope qui peuplait les lourdes entrailles du rafiot filait qui à droite, qui à gauche, qui sous une bâche, qui sur un cageot à moitié rongé. C'est en l'occurrence lors de la première visite d'un des marins apparemment légèrement éméché que l'omelette au jambon ébahie découvre qu'elle n'est pas le seul passager clandestin de l'histoire. Loin de là.
Comment avait-elle pu échapper à la vigilance de tant de rats lorsqu'elle s'était faufilée jusqu'ici la première fois se demanda-t-elle. Elle comprit assez vite qu'il y avait là deux clans qui se livraient des guerres picrocholines pour des questions de répartition de territoire. Par chance, l'omelette au jambon n'étant ni casher, ni hallale, la rage des uns et des autres lui avait été épargnée. Cela ne dura pas, car il est toujours de bon aloi d'accuser les étrangers pour justifier la haine congénitale qui habite bien souvent les êtres vivants. Mais l'expérience acquise par l'omelette au jambon au cours de son périple dans les égouts parisiens lui donne un avantage certain et elle finit par circonvenir les rongeurs jusqu'à leur faire admettre que tout le monde gagnerait à une paix bien ordonnée. Et c'est ainsi qu'elle prendra la tête d'une réconciliation qui donnera lieu à de furieuses agapes. Après avoir été haïe, la voilà portée au pinacle tant il est vrai que l'irrationnel laisse toujours la part belle à l'illogique inconstance, encore une caractéristique indéniable de tout ce qui se meut sur terre.
En réalité, les luttes incessantes entre les mammifères aux dents aussi pointues que leurs queues sont effilées avait en quelque sorte préservé les marchandises. Tandis qu'on se battait impitoyablement on ne pensait pas toujours à manger. La petite poignée de caisses en bois vint très vite à s'épuiser et plus les rats engraissaient plus ils développaient un appétit que plus rien ne semblait pouvoir satisfaire. Comme il n'était pas question, pour des raisons de physique et de chimie, d'entamer les caissons de cuivre et d'acier, la tension se remit à monter dans la cale et la chaleur n'aidait pas à calmer les ardeurs. L'omelette au jambon, forte de sa popularité bien gagnée, organise alors une réunion de crise et propose l'impensable aux rongeurs. "Puisque maintenant nous sommes forts et nombreux, leur dit-elle, fomentons une mutinerie et boutons hors le navire les trublions qui viennent nous narguer en agitant ces clefs qui les autorisent à se servir dans nos vivres". Sa suggestion est accueillie par des couinements de joie qui fusent de toutes parts. L'omelette au jambon n'est cependant pas dupe, parce que s'il est vrai que les copulations frénétiques, fruits de l'hédonisme du ventre plein, avaient engendré des flopées de nouveaux arrivants, les adultes quant à eux gras comme des bonbonnes passaient le plus clair de leur temps dans de faramineuses siestes qui assistaient leurs panses repues dans le travail fastidieux de digestion. Au moins, les guerres avaient ça pour elles, elles entretenaient la forme physique des belligérants, et on allait avoir besoin autant de hargne que d'agilité pour mener à bien le coup de force. L'omelette au jambon savait parfaitement que ce n'était pas gagné et que beaucoup d'entre eux ne reverraient jamais la terre ferme.
Pendant deux jours, on étudie les plans qui avaient le plus de chances de marcher, il y avait toujours quelque chose qui risquait d'échouer. L'idée de génie vint de manière inattendue d'un sourisseau tout frais émoulu qui ayant absorbé par mégarde une graine indigeste lâcha un vent nauséabond qui enfuma la cale. L'affaire était entendue, on allait asphyxier la vigie dont le seul rôle n'avait été jusqu'à présent que de garder l'oeil ouvert toute la nuit dans la petite cabine érigée à la proue du bateau. Au jour dit, rien ne marcha comme prévu malgré les ventres chargés à mort de munitions, les alyzées s'étant levés, des bourrasques balayaient rageusement le pont et le gazage de la vigie était définitivement compromis. L'affaire qui aurait dû être rondement menée tambour pétaradant tourna brutalement à la catastrophe quand le vieux rafiot vint se fracasser sur une lame de travers. Le bateau prit soudain l'eau de toute part et la panique gagna aussi bien l'équipage éjecté violemment du sommeil pour pénétrer dans un cauchemar parfaitement réel celui-là, mais aussi tous les animaux à deux ou quatre pattes, voire plus, qui s'étaient invités avec ou sans carton pour la générale d'un drame qui se jouait en direct. Le navire disparut sous les flots agités à la vitesse d'un fer à repasser à sa première leçon de brasse coulée, juste le temps pour l'omelette au jambon de s'accoler à une caisse en pin sec qui n'allait avoir que de l'eau à se mettre sous la dent. Par une fortune inouïe elle s'était courageusement proposée à aller en éclaireur voir si le terrain était dégagé et de ce fait était au moment du drame à deux enjambées du pont.
L'omelette au jambon est maintenant persuadée que ses jours sont comptés. Une triste fin en effet, mourir desséchée sur un caisson flottant au milieu de nulle part. C'était compter encore une fois sans la providence qui se refusait obstinément à l'abandonner. Le sel marin n'avait eu de cesse de ronger de son acidité les lattes qui formaient ce petit coffre au trésor, si bien qu'elle pu pénétrer à l'intérieur en se glissant par une des fentes qui maintenant le lézardaient de tous côtés. Il y avait là de quoi faire bombance pendant plusieurs mois soupira-t-elle d'aise une fois calée à l'abri des embruns. Graines de pois-chiches et tapioca à gogo. L'eau qui suintait le long des parois était même potable, le sel étant filtré par le bois aux nervures étroites. La tempête avait fini par se calmer en moins d'une semaine. Mais quelques jours après l'accalmie, l'omelette au jambon est sortie de son sommeil par une secousse brutale, et qui se répète régulièrement comme si quelqu'un essayait de briser la boîte en la jetant contre un mur. Jetant un oeil à travers une fente, l'omelette au jambon constata autant étonnée que soulagée que les vagues projettaient à leur rythme son embarcation contre les rochers d'une île baignée par une lumière magnifique et douceureuse.
L'omelette au jambon aurait-elle trouvé le paradis sur terre ? C'est ce que fut sa première réaction. Il lui fallut presque dix ans pour faire le tour de cette terre abandonnée par les hommes. De temps en temps, y venaient quelques chercheurs cependant, des équipes de scientifiques qui se perdaient en conjectures sur la présence de sculptures figurant des suppositoires congolais. L'île n'avait semble-t-il connu aucune civilisation et a fortiori encore moins de trou du culte. Les chercheurs s'en retournaient Gros-Jean comme devant avec leur perplexité sous le bras d'où ils étaient venus . Un beau jour sur une plage s'enfonçant en pente douce sous les vagues elle aperçoit une tortue dont la plaque minéralogique lui révèle enfin qu'elle s'était échouée il y a maintenant une décade sur l'une des îles Galapagos.
Le reptile se meut avec grâce malgré la maison impressionnante qu'il trimballe sur son dos si bien que l'omelette au jambon est immédiatement charmée. Les gestes élégants de la tortue trahissent son métier, elle est ballerine à l'opéra d'à-côté et comme les machinistes se sont mis en grève pour réclamer des rideaux de théâtre moins miteux, elle s'est aventurée à aller pondre un oeuf sur la plage en attendant l'embellie sociale. L'omelette au jambon s'avance alors vers elle, et c'est là qu'on découvre deux petites rainures dans le sable qui la suivent au doigt et à l'oeil, comme les rails d'un chemin de fer lacèreraient le désert saharien. C'est bien sûr une révélation pour le lecteur attentif, car quoi d'autre que de minuscules testicules pourraient laisser une telle empreinte fraîche et soyeuse et surtout si parallèle. Il ne pouvait être question de roues de bagnole, c'était donc des roubignoles. L'omelette au jambon est une omelette mâle. Elle avait acquis cette incontestable caractéristique à la naissance, dont il faut bien parler à présent. Le cuiseur d'omelettes était serveur dans un bar à tapas et il avait malencontreusement fait tomber deux cacahouètes dans la bouillie d'oeufs qu'il s'apprêtait à passer dans la poêle, le poids des arachides les avaient entraînés sur le fond, c'est-à-dire en somme sur l'abdomen de l'omelette. Une bagarre ayant éclaté, l'omelette au jambon se retrouva par terre avant d'avoir pu être consommée. Elle avait pu ainsi s'éclipser en douce profitant de la confusion qui régnait dans l'estaminet sans élever le moindre soupçon.
Elle arrive enfin à portée de sa Dulcinée tout en cherchant par quel moyen elle pourrait lui déclarer sa flamme. La tortue hoche la tête, puis lui jette un oeil torve qu'elle prend pour un regard langoureux. L'omelette ouvre alors la bouche pour saluer sa conquête, mais elle n'a pas le temps d'émettre le moindre son de sa gorge déployée, car la tortue plongeant son regard dans les entrailles béantes de l'omelette au jambon tressaille d'effroi en découvrant que son soupirant n'est en définitive qu'une bouillie d'oeufs réchauffée, en somme un avortoir ambulant, et d'un coup de bec violent elle n'en fait qu'une bouchée.
Moralité de l'histoire : c'est toujours par ses glandes qu'un mâle est perdu.