J'ai vu que tu avais utilisé, un de mes courriers faisant suite au dernier stage, en tant que témoignage pour le site web du Phosphénisme. J'en suis étonné, car je ne pense pas que mon expérience soit à ce point exceptionnelle qu'elle méritait d'être signalée. D'après ce que j'ai entendu des autres stagiaires, elle serait même assez banale, et si je dois en juger par ce qu'on m'en a dit, elle serait plutôt insignifiante à côté de ce qu'ils ont appelé la montée de la Kundalini. D'ailleurs, j'ai pu remarquer que d'autres participants vivaient un phénomène similaire au mien, du fait que les ondulations de la colonne vertébrale se propagent physiquement et que les balancements involontaires sont nettement perceptibles par tout observateur. Je ne te cache pas que j'étais rassuré de voir que je n'étais pas le seul à devoir faire face à une manifestation qui pour moi n'était pas habituelle, voire pas du tout normale.
À mon sens, l'intérêt d'une telle expérience est qu'elle se déroule en pleine conscience, c'est-à-dire que l'on peut exercer un regard analytique sur le phénomène qui est en train de se produire et finalement on peut le décrire comme s'il était extérieur à soi. Ce regard, disons-le, assez froid et qui se veut lucide, posé sur une sensation physique, n'empêche pas d'éprouver par ailleurs des sentiments ou des émotions intenses. Dans mon cas, c'était une joie irrépressible qui m'avait brusquement submergé. Curieusement, le fait de ne pouvoir m'expliquer ni la nature, ni les raisons du phénomène, loin de m'inquiéter, ne faisait qu'amplifier ce sentiment au point qu'il m'était impossible de retenir des éclats de rire. Ce qui me frappe, c'est que si cette joie s'est peu à peu dissipée dans les jours qui ont suivi, elle n'en a pas moins laissé une trace qui perdure encore aujourd'hui. Elle a pour ainsi dire déposé une dose d'optimisme en moi, ce qui ne manque pas de m'étonner parce c'est un trait de caractère duquel je ne suis pas coutumier. Je ne l'ai pas réalisé tout de suite, mais un beau jour où j'étais en train de relire un courrier que je m'apprêtais à envoyer; tout d'un coup je me suis aperçu que mon discours était plus assuré qu'à l'ordinaire et surtout qu'il était positif de bout en bout, il n'avait plus rien à voir avec la litanie de misères dont j'avais l'habitude d'abreuver mes correspondants jusqu'à très récemment; il faut dire aussi que la vie ne m'avait pas gâté ces dernières années. Objectivement pourtant, ma situation n'avait rien de changé, mais mon attitude à l'égard des problèmes qui m'accablaient s'était transformée d'elle-même, sans aucun effort de ma part, comme si j'avais acquis la conviction que je pouvais enfin agir. Depuis, j'ai été conforté dans mon observation par des proches qui ont noté également cette métamorphose. J'espère maintenant que cela va durer encore longtemps, et si c'est tout le bien que le Phosphénisme peut m'apporter, alors ça ne sera déjà pas si mal crois-moi. La surprenante durée de cet effet bénéfique tient sans doute au fait qu'il m'est assez facile de retrouver, simplement en me concentrant, cet ondoiement agréable quoique de manière plus atténuée à présent. En réalité, aujourd'hui je considère ça un peu à la manière du pouls cardiaque : on n'a pas conscience de son existence jusqu'au moment où on décide de prendre effectivement son pouls.
Cette expérience lumineuse et sans appel, d'autant plus difficile à nier que je peux la reproduire j'oserais presque dire à volonté, m'a conduit à pratiquer depuis ce jour mes exercices quotidiens avec l'espoir et l'impatience d'en découvrir davantage, un peu comme les vagues lancinantes de la mer suscitent chez un marin l'appel irrésistible du lointain. Ma fascination ne tient peut-être qu'à la nouveauté, mais à la vérité, si l'on doit parler de témoignage, ce n'est pas la première expérience que je pourrais relater concernant les techniques phosphéniques, puisqu'il y a cinq ans, j'avais déjà suivi un stage de deux jours réservé aux débutants. Certes, je l'avais abordé de manière un peu désinvolte, mais avec une certaine curiosité tout de même, car ainsi que je te l'ai déjà dit, je suis d'un naturel sceptique, ce qui ne m'empêche pas d'accepter au départ les règles du jeu pour rester sincère dans ma démarche.
J'ajouterai qu'ayant entendu parler pour la première fois du Phosphénisme quelques mois avant ce premier stage, j'avais été intrigué par une corrélation inattendue qu'il m'avait permis de faire avec ce que j'appelle un "accident" psychique qui m'était arrivé deux ans auparavant et qui s'était étalé sur plusieurs mois. Beaucoup de phénomènes que l'on range dans le paranormal m'ont littéralement assailli au cours de cette période-là et à l'époque, je ne pouvais me faire une idée ni du pourquoi, ni du comment, dans la mesure où je n'avais jamais pensé que de telles choses pouvaient vraiment se produire et surtout pas à moi qui n'avais rien demandé, ni cherché consciemment. Je n'ai jamais pratiqué de yoga ou de méditations par exemple. Quoi qu'il en soit, ce fut une époque à la fois douloureuse, en particulier pour ma raison, car je craignais avoir atteint les rivages de la folie, mais aussi la plus merveilleuse qu'il m'a été donnée de vivre jusqu'à ce jour. Beaucoup de choses invraisemblables y sont passées : clairvoyance, clairaudience, télépathie, rêves prémonitoires, manifestations physiques insolites, exaltation intérieure, sentiment mystique où les symboliques indienne et chrétienne se mêlaient [comme si j'avais quelque chose à voir avec ça] et surtout une quantité proprement ahurissante d'événements synchronistiques. On aurait dit que l'univers entier s'était mis à l'unisson de ma personne jusque dans ses recoins les plus intimes et qu'il s'était décidé à me parler. Généralement, les événements totalement improbables qui survenaient se répétaient trois fois à la suite et très rapprochés (ou bien certains d'entre eux étaient à l'évidence hautement corrélés) comme s'il fallait bien enfoncer le clou pour quelqu'un d'aussi incrédule que moi. J'avais l'indescriptible sentiment qu'un discours se donnait à voir à ma conscience, qu'il se déployait sans que j'en comprenne les tenants, ni les aboutissants, ni même savoir qui pouvait bien l'articuler; était-ce moi ou l'univers qui s'exprimait ? Si je n'avais pas éprouvé cette jubilation intérieure qui semble aller de pair avec ce type d'événements, je crois que j'aurais été pris d'une peur panique insurmontable, mais pour être franc, j'avais peur en effet pour ma santé mentale et je n'avais de cesse de me faire confirmer par des tierces personnes que tel ou tel incident était bien arrivé comme si je ne pouvais me résoudre moi-même à l'admettre ou comme si je ne pouvais plus faire confiance à mon discernement. Fort heureusement, j'ai bien été obligé de constater que je ne transformais pas la réalité, que je n'hallucinais pas, bref, je n'étais ni paranoïaque, ni schizophrène. Ce qui d'ailleurs ne résolvait pas le problème pour autant, même au contraire. L'événement le plus anodin, mais ô combien signifiant pour moi, pouvait me plonger en un instant dans les abîmes vertigineux de l'indécidable. C'est pourtant ainsi que j'ai admis de force qu'il y avait plus d'une facette à ce que nous convenons d'appeler la réalité et qu'il y avait sans aucun doute des dimensions qui devaient nous être cachées en fonctionnement "normal". Les phénomènes ont fini par s'estomper et au bout de six mois, ils avaient complètement disparu en me laissant dans un grand vide, un grand néant désespérant. L'avalanche que j'avais subie m'avait bouleversé et parfois effrayé, mais une fois la tourmente passée, je sombrais peu à peu dans l'aboulie déprimante qui fait souvent suite à un trivial abandon affectif. [ici un texte que m'avait inspiré cet épisode]
Or donc, lorsqu'on m'a succinctement parlé du Phosphénisme et de ses techniques basées principalement sur des éblouissements lumineux, j'ai fait très vite le rapprochement avec ce que j'avais vécu, car dans la période de mon "accident" psychique, je travaillais presque 10 heures par jour sur un plateau de télévision inondé tous les quarts d'heure par la lumière de puissants projecteurs. Sans y croire vraiment, je me suis dit qu'il ne me coûtait rien d'explorer cette piste dans un stage où l'on m'avait d'ailleurs cordialement et gracieusement invité. Je ne me sentais pas d'un esprit complaisant pour autant et au cours de la première journée, j'ai, en deux ou trois occasions, pensé que je devais avoir l'air bien ridicule à m'éblouir de la sorte et dodeliner de la tête avec les autres insensés qui devaient très certainement faire semblant d'éprouver des choses que je ne parvenais pas à ressentir.
Un seul exercice m'a surpris cependant, lorsqu'il fut question de se remémorer un moment agréable du passé. Un souvenir d'un voyage en Italie remontant à une quinzaine d'années avait resurgi avec une étonnante vividité, d'autant plus étonnante que ce moment n'avait rien de particulier, en tous les cas rien de quoi marquer la mémoire au point d'avoir survécu tant de temps. Pour tout dire, après avoir vécu ce moment-là, je crois bien que je n'y avais jamais plus repensé, d'où ma grande stupéfaction de l'avoir ainsi déterré avec autant d'acuité.
Les choses ont commencé à prendre une autre tournure dès la première nuit qui a suivi cette série d'exercices dont je continuais à me demander ce que les stagiaires pouvaient en retirer. Le soir même, je faisais un rêve d'une telle intensité que je me le rappelle aujourd'hui encore comme si c'était hier. C'était un rêve d'exaltation[1]. Je ne vais pas en raconter les détails ici, mais pour donner une vague idée, je dirai juste que l'expression "crier de joie" avait pris tout son sens pour moi au cours de ce songe. Au petit matin, je me levai dans une forme olympique, état que je ne connaissais plus depuis un nombre d'années que je n'ose pas mentionner. J'avoue avoir même hésité à retourner m'enfermer dans une salle pour refaire à nouveau des exercices en pensant que je risquais de gâcher une aussi belle journée qui s'annonçait.
La deuxième et dernière journée de stage avait commencé comme la veille avec une absence de ressenti qui ne me surprenait guère. Je m'apprêtais à conclure que je n'avais décidément pas la fibre pour ce genre de chose et que les gens me semblaient facilement enclins à se raconter des histoires, lorsque je me suis retrouvé seul au moment où nous devions faire un travail en duo. C'est alors que l'animateur du stage est venu à ma rescousse et nous avons fait l'exercice ensemble. J'étais plutôt ennuyé parce que je ne me voyais pas lui mentir en lui faisant croire que j'avais éprouvé une quelconque sensation tandis que je balançais studieusement ma tête d'avant en arrière, mais à peine cette pensée inconfortable avait-elle traversé mon esprit, que je sentis soudain mon coeur se mettre à battre dans une sorte d'arythmie. Enfin, c'est ce que je croyais et je pensais qu'une crise de tachycardie était en train de se déclencher. J'étais sujet à des accès de spasmophilie dans ma jeunesse et je m'attendais à être laminé par une vague d'angoisses qui fort heureusement ne vint jamais. Il m'a fallu de longues secondes pour m'assurer que je n'allais pas faire un malaise et pour comprendre que ce n'était pas mon coeur qui s'emballait, mais qu'il s'agissait bien d'une palpitation tout autre qui avait débuté plus bas que ma cage thoracique, le long de la colonne vertébrale. Au bout de quelques instants, cette pulsation avait fini par se transformer en ondulations douces et agréables qui parcouraient mon épine dorsale. En réalité, en observant plus attentivement mes sensations, je pouvais discerner deux rythmes différents qui se superposaient avec des phases qui parfois amplifiaient ou bien contrariaient l'ondulation dont l'intensité relativement faible était parvenue cependant à ébranler légèrement mon squelette. Cette vibration m'inquiétait quelque peu du fait qu'elle échappait complètement à ma volonté mais en même temps elle me ravissait, car je ne pouvais m'empêcher de percevoir son côté éminemment plaisant.
La fin du stage est trop vite arrivée et lorsque j'ai fait part de ma fugitive expérience, on m'a répondu très laconiquement qu'il s'agissait du réveil de la Kundalini. Cela semblait si évident pour les autres que je n'ai pas osé demander davantage d'explications. Or, la Kundalini n'était pour moi, pauvre béotien, qu'une image figurative d'une énergie subtile n'ayant pas de rapport avec la réalité physique objective, et donc qui n'était pas censée avoir une réelle existence, quoique j'aurais pu imaginer à présent pourquoi on la représentait par un serpent. Le phénomène, bien que très bref, fut suffisamment intrigant pour m'amener à prendre la décision d'acheter une lampe afin de continuer les expérimentations chez moi. Ce que je ne fis que quelques jours faute de disponibilité. N'ayant pas de culture ésotérique, je restais tout de même circonspect et, avec le temps, j'avais fini par classer cette timide expérience au rang des anomalies jusqu'à ce dernier stage, cinq ans plus tard, où un phénomène identique s'est reproduit mais avec une telle vigueur qu'il m'a fait l'effet d'une révélation. J'ai peut-être également rangé un peu hâtivement les expériences que je relate ici dans le domaine des coïncidences fortuites et de l'autosuggestion, quoique si j'y réfléchis plus longuement, je me demande encore ce que j'aurais bien pu me suggérer exactement, car si je n'ignorais pas que le Phosphénisme prétendait nous conduire au royaume des rêves dirigés, je n'avais étudié aucun des ouvrages du docteur Lefebure puisque j'ai commencé à le lire il y a deux mois environ comme tu le sais.
Mais, je n'étais pas encore au bout de mes surprises. Lorsqu'au soir je suis allé me coucher, une espèce de frisson se propageait par intermittence dans tout mon corps. Cela ressemblait plutôt à un courant électrique, à la limite du désagréable. La sensation était si forte par moments que mon matelas me donnait l'impression de vouloir m'expulser hors du lit; bien entendu, cela perturbait le processus d'endormissement, mais cela n'a pas duré trop longtemps non plus. Plus tard, j'ai comparé cette sensation à celle que l'on ressent en plaçant la langue entre l'anode et la cathode d'une pile électrique un peu usagée, une expérience que l'on a presque tous faite étant enfant.
Le plus spectaculaire allait survenir plus tard dans la nuit, où subitement ma conscience s'est éveillée durant mon sommeil. Je me suis surpris en train de flotter juste au-dessus de mon corps endormi, comme si je faisais la planche dans les airs. J'avais conscience que je dormais et, sans savoir pourquoi, je me suis mis presqu'aussitôt à me projeter contre le mur qui se trouvait face au pied de mon lit, je faisais en quelque sorte du trampoline, mais sur un axe horizontal. Je ne pourrais dire comment j'ai pu savoir que j'étais capable de faire une telle chose, et je crois que cela m'a semblé tout à fait naturel sur le moment. La sensation était non seulement enivrante, mais était vécue de surcroît avec un réalisme absolument incroyable.
Soudain, sans que je puisse me rappeler une transition quelconque, je me suis retrouvé assis sur mon lit; j'étais à l'emplacement de mon corps qui était toujours allongé et seul mon buste était redressé comme s'il en était dissocié. Je voyais ma chambre dans la pénombre dans une espèce d'étourdissement comme si j'étais en train de dessaouler. Chose curieuse, cela ressemblait à la sensation de vertige que l'on obtient pendant un très court instant, lorsqu'on arrête l'exercice de convergence oculaire, exercice que je ne connaissais pas encore à l'époque, mais j'essaie simplement de décrire ici la difficulté passagère que j'ai rencontrée à focaliser.
Au pied de mon lit, flottait en apesanteur une grosse pierre sculptée. On aurait dit le fragment d'un chapiteau d'une colonne qui aurait pu très bien provenir d'un temple. Il était orné de motifs évoquant une culture amérindienne, du moins c'est ce que j'ai supposé. Pendant quelques secondes je suis resté interloqué de voir que cette pierre était suspendue dans les airs comme par magie, totalement immobile dans la demi-obscurité de ma chambre, à deux pas de la penderie. Je n'osais plus bouger. C'est seulement à ce moment-là que j'ai réalisé que la situation n'était pas normale du tout, que je ne pouvais pas être à la fois conscient et endormi, et j'ai pris peur. J'ai pensé que je devais être passé de vie à trépas pendant la nuit. La crainte a donc mis un terme à cette rapide expérience qui m'a hanté pendant un certain temps. J'y repensais sans cesse durant les journées qui ont suivi en me demandant ce qui se serait passé si je n'avais pas eu cette frayeur, laquelle, dans mon souvenir, s'apparentait à un réflexe de survie.
J'aurais pu ressasser encore longtemps cette première expérience, si je n'avais eu la chance, très peu de temps après, de vivre à nouveau un éveil de conscience pendant mon sommeil. La première idée qui m'est venue à l'esprit était que je ne devais pas être effrayé comme la fois précédente. Cette simple réflexion m'incite à penser que j'étais bien dans un état de conscience singulier puisque j'avais conservé ma mémoire et aussi une logique qui habituellement font défaut lorsque je rêve. Peut-être que cette idée de continuité apparente de la pensée ainsi que la maîtrise de mon raisonnement m'ont donné le sentiment extrêmement fort de réalité, similaire à celui qu'on expérimente naturellement à l'état de veille sans s'en rendre compte. Je me demande d'ailleurs, si, dans l'état de veille, ce n'est pas cette continuité virtuelle, actualisable à tout moment par un effort minime de la volonté, qui donne la conscience d'être à tout instant soi-même malgré le chaos incessant des pensées.
Le fait de me faire cette réflexion marquée du bon sens a sans doute brisé des barrières et je me décidai enfin à franchir la porte de ma chambre. Je me suis alors retrouvé dans un long couloir assez sombre lequel a fini par déboucher sur des pièces entièrement vides qui semblaient n'avoir jamais été habitées. J'ai pensé que je pouvais être dans un fortin abandonné. Je me mis aussitôt en quête de quelqu'un qui aurait pu me dire où je me trouvais. Finalement, je suis entré dans une pièce plutôt vaste dont le parquet était parfaitement entretenu. Face à la porte entrouverte, une ouverture dans le mur en guise de fenêtre sans vitre laissait voir un port au loin avec sa jetée baignée de soleil qui donnait sur une mer d'une superbe sérénité. Je réalise seulement aujourd'hui en écrivant ces lignes que je suis passé de la nuit au jour sans le moindre étonnement et je trouve maintenant étrange de n'avoir jamais remarqué cette incohérence auparavant. Cela a dû me sembler tout à fait normal. Je ne percevais aucune agitation au loin. L'absence de signes de vie et le dépouillement extrême de la pièce dans laquelle j'étais entré aiguisaient mon sentiment de solitude, à la limite de la désolation. Tout d'un coup, j'ai entendu un bruit plutôt discret et me suis aperçu qu'il y avait sur ma gauche dans un renfoncement trois personnes assises à leur bureau en train de travailler. Les trois hommes étaient en habits totalement désuets, je pensais qu'ils étaient vêtus à la mode du XVIIe ou XVIIIe siècle. Je me suis avancé vers eux et j'ai demandé à la personne la plus proche de moi, qu'elle était le nom de la ville où nous nous trouvions. Délaissant les papiers qu'il consultait, l'individu redressa la tête pour me jeter un regard glacial et dédaigneux. À l'évidence l'accueil n'était pas chaleureux et l'on me faisait comprendre que je dérangeais. Même si leur rejet n'avait rien de violent, je voyais bien qu'ils affichaient ostensiblement une espèce d'indifférence à mon égard. Puis j'avisai l'une des deux autres personnes; celle qui avait le visage le plus avenant de prime abord. L'homme était effectivement plus affable et, hésitant un instant, il me donna le renseignement que j'attendais avec une bienveillance inespérée mais un peu de réticence malgré tout. Hélas, aujourd'hui j'ai oublié le nom qu'il m'a livré tel un secret que je lui aurais arraché, mais je sais qu'au petit matin, j'ai compulsé avidement un atlas afin de savoir si cette ville portuaire existait réellement. Je n'ai rien trouvé. La seule chose dont je me souviens aujourd'hui, c'est qu'il s'agissait d'un nom composé.
Pendant les jours qui ont suivi le premier stage, j'ai remarqué également que ma production onirique était devenue abondante. Disons peut-être plus exactement que je me souvenais de mes rêves avec une facilité déconcertante. Je n'ai pas fait le moindre cauchemar au cours de cette période, au contraire, les rêves me paraissaient plus vifs et exceptionnellement joyeux. Quelques-uns comportaient une charge sexuelle dont l'érotisme était presque toujours subtil, tout en suggestions. À l'occasion, j'ai pu faire un rêve plus torride, mais au réveil, je n'avais aucune gêne, ni culpabilité à me le remémorer. Ces rêves avaient tendance à attiser une tension intérieure qui persistait tout au long de la journée dans un mélange de désir et de frustration qui exacerbait ma perception de la réalité même la plus banale.
Mais, de cette période, un rêve m'a plus spécialement marqué; j'étais dans une sorte de fête foraine qui se tenait dans la campagne. Le long d'une allée, il y avait un danseur flanqué d'un gamin à ses côtés qui essayait de l'imiter. Il ressemblait à un Gitan ou à un Egyptien, car il était mince, légèrement basané et uniquement vêtu d'un splendide pagne doré et rutilant. Sa chorégraphie était énigmatique et j'ai de suite pensé qu'il s'agissait d'une danse mystique. Son corps souple et harmonieusement ciselé dessinait des arabesques gracieuses puis se figeait un instant pour former une figure qui me donnait l'impression de représenter un symbole dont je ne saisissais malheureusement pas la signification. J'ai éprouvé alors le besoin de lui faire part de mon admiration pour la beauté et la pureté de ses gestes. Il s'est alors avancé vers moi et j'ai pu remarquer ses yeux bruns et très brillants qui lui donnaient un regard excessivement perçant. J'aurais juré que mon intimité n'avait pas de secret pour lui. Puis il s'adressa à moi en me montrant un exercice à pratiquer pour, me dit-il, obtenir tout ce que je pouvais désirer. Je regrette amèrement de ne pas avoir noté sur un bout de papier ce qu'il m'a montré parce qu'aujourd'hui j'ai oublié les mouvements qu'il m'avait enseignés faute de les avoir mis en application ultérieurement.[2]
À cette époque, je ne savais pas que ce genre de songe était relativement courant chez les pratiquants du Phosphénisme qui parlent quant à eux de guide spirituel. L'idée de guide spirituel me gêne un peu, car elle incite à conférer une réalité objective à une expérience que je considère pour ma part et jusqu'à preuve du contraire purement subjective. Je précise cependant, que dans mon cas, mes rêves s'accompagnaient d'un sentiment difficilement exprimable que je qualifierai de sentiment d'altérité très prononcée donnant aux personnages rencontrés une teinte plus réelle que dans des rêves ordinaires; ils semblaient avoir leur propre personnalité à telle enseigne qu'il est facile d'imaginer pouvoir les retrouver plus tard dans d'autres rêves. Malgré cela, mon idée est que l'humanité a progressé à travers les âges parce que la transmission du savoir a été un facteur essentiel pour la survie et l'hégémonie de l'espèce humaine sur la planète; cette notion de transmission du savoir doit alors être profondément ancrée dans tout être humain et le concept de guide peut ainsi être magnifié jusqu'au niveau du symbole. Le couple maître-disciple a des chances d'être aussi vieux que la civilisation. Je spécule évidemment, mais cela pourrait expliquer pourquoi ces rêves sont finalement si communs si l'on en croit les phosphénistes.
Voilà, mes expériences passées se sont arrêtées là et très vite, je n'ai pu trouver le temps à consacrer aux exercices, ce que je déplore un peu aujourd'hui, mais j'avais d'autres priorités comme celle de faire vivre la petite société dont j'étais l'un des fondateurs. 15 heures de travail par jour y compris les week-ends, ça laisse peu de place à la méditation, tout au plus pouvais-je m'accorder une fois tous les 6 mois un week-end intégral pour me changer les idées dans une autre activité. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui après ce second stage, j'entends me discipliner un peu plus. Pour commencer, j'ai décidé de prendre des notes, car il est terriblement frustrant d'oublier les détails de ses expériences passées, ensuite et surtout, je vais me réserver du temps, et essayer de m'y tenir, pour l'exploration du monde des phosphènes si facilement accessible et si étonnant.
Alain
P. S. : j'ai lu dernièrement, sous la plume de Lefebure, qu'il fallait pratiquer les exercices phosphéniques à raison de trois heures par jour pour obtenir des résultats au bout de quelques années. À l'évidence, ce n'est pas ce qui m'est arrivé, puisque dès le premier jour j'ai pu constater sur mon psychisme l'impact des techniques qu'il préconise. Entre nous soit dit, heureusement que je n'ai lu ça que récemment, parce que je n'aurais sans doute pas voulu assister à ce premier stage il y a cinq ans. Je ne prétends pas que mes expériences soient exceptionnelles, mais je me dois d'admettre que j'ai découvert une nature de rêves que je ne connaissais pas jusqu'alors, ce qui clairement les sort du domaine de l'ordinaire, en tous les cas pour ce qui me concerne. Je reste perplexe cependant, parce que je ne peux pas m'expliquer pourquoi les effets ont été aussi rapides pour moi, d'autant que, comme je te l'ai dit, je n'ai aucune culture livresque sur le sujet et encore moins de pratiques antérieures qui auraient pu m'avoir préparé. À moins, bien sûr, que se préparer ne consiste simplement qu'à entretenir l'espoir que la vie, le plus souvent austère, puisse offrir du merveilleux de temps en temps, mais là encore, il n'y a rien de spécial, du moins je le crois, car c'est un trait pratiquement partagé par l'écrasante majorité des humains.